La culture du Mécénat

Au Département du Rhône, je siège dans la commission où un rapport sur le Mécénat avait été présenté en amont de la séance plénière de la semaine dernière. C’est donc moi qui suis intervenue pour notre Groupe en séance. Voici l’intégralité de mon intervention.

« Monsieur Président. Chers collègues

Je pense qu’il faut aborder cette question sous deux angles : vu de chez la collectivité et vu de ceux qui bénéficient actuellement du soutien du Département dans leur domaine.

D’abord du côté de la collectivité.

On a des difficultés financières, on cherche des solutions, c’est très bien. Mais quand on lit la liste des domaines auxquelles le mécénat peut s’appliquer depuis la loi Aillagon : le patrimoine, le spectacle vivant, la création contemporaine, la littérature, la langue et les connaissances scientifiques françaises, les actions conjuguant la culture avec d’autres domaines… ça me fait un peu peur de penser que le financement de ces domaines-là dépendrait du bon vouloir de certaines personnes ou de certaines entreprises.

Le problème avec le mécénat, c’est que c’est imprévisible. Par extension, il ne peut donc s’appliquer qu’à ce qui n’est pas considéré comme essentiel, aux choses qu’on aimerait bien faire si seulement on avait les sous…

Quand on a demandé à Winston Churchill de couper dans le budget des arts pour l’effort de guerre, il a répondu : « Alors pourquoi nous battons-nous ? »

 

Il a aussi dit que ‘Pour un responsable politique, il n’y a pas pire erreur que d’entretenir de faux espoirs, destinés à être balayés par les événements.’ Et nous ne voudrions pas entretenir le faux espoir que le mécénat soit la solution magique, à nos soucis budgétaires.

On compte sur les sociétés ? ils nous disent qu’ils sont en difficulté, c’est pour ça qu’il faut baisser les charges, apparemment.

On compte sur les riches ? C’est vrai qu’un quart des milliardaires en Europe sont en France mais qui dit qu’ils voudront nous aider ?

ET les deux sont déjà très sollicités…

 

La culture et le tourisme en seraient les bénéficiaires.

Et c’est vrai qu’au Conseil d’Administration du Comité Technique de Fleurissement du Rhône la semaine dernière, Mme Publié avait évoqué le mécénat pour financer l’action de l’association. Ce qui a suscité un tollé général d’ailleurs. Je dirais même que ce sont plutôt déjà des mécènes, un mécénat de compétences, que ces bénévoles qui se mobilisent pour notre patrimoine naturel.

Mais ici, avec ce rapport, si j’ai bien compris, on se donne la possibilité d’accepter des dons de n’importe quelle société, de n’importe quelle personne, sans critères de responsabilité sociale ou de probité, du moment qu’ils partagent une vision dans un objectif commun : le développement et l’attractivité du territoire. Mais demandez à chaque conseiller départemental ici ce que cela peut englober, je pense que vous aurez autant de réponses différentes.

Alors même si j’ose croire qu’on n’accepterait pas que Monsanto nous propose un mécénat en nature, avec une dotation de Roundup pour le désherbage, rien ne nous empêcherait en théorie de recevoir leurs sous pour financer les Nuits du Beaujolais ?

Se pose donc la question de nos critères d’acceptation de mécènes, ce qui n’est pas suffisamment développé ni dans le rapport, ni dans la charte, à mon sens.

 

Dans le rapport de l’Agence du patrimoine immatériel de l’État qui date de Mai 2012 et dont on peut reconnaître quelques éléments de langage dans le rapport qui présente la charte, il est dit que :

« Mettre en place une politique de mécénat ou de parrainage ne se réduit pas à la recherche de financements. Du côté des bénéficiaires, le mécénat, outre les financements ou compétences qu’il apporte, est une façon de prolonger l’action de l’entité publique, dans une démarche qui l’engage, qui doit être pensée en cohérence avec ses missions et expliquée en interne pour susciter l’adhésion.

Lancer une politique de mécénat ou de parrainage ne s’improvise donc pas et nécessite que l’entité publique définisse en amont sa vision en la matière … et élabore une véritable stratégie.

Cette stratégie doit partir des besoins de l’entité et tenir compte de ses spécificités, ses valeurs et ses contraintes. L’analyse des besoins permet d’identifier des projets concrets susceptibles d’intéresser des mécènes. Ces projets doivent être en lien avec les missions de l’entité publique, doivent être solides (avoir des objectifs, des délais, un responsable) et attractifs pour le mécène. Proposer des projets distinctifs est un atout dans un contexte de concurrence accrue entre bénéficiaires. La stratégie de l’entité publique en matière de mé- cénat ou de parrainage doit aussi déterminer à quels mécènes vont être proposés les projets et de quelle façon. Cela requiert une démarche spécifique d’identification et d’approche des mécènes. »

Nous trouvons que le rapport manque un peu de profondeur là-dessus. On comprend que le Département a besoin de sous, mais pour quoi faire, dans quels délais ?

 

En fait, le rapport parle essentiellement de recettes. On nous a même dit en commission que cela ne nous coûterait pas un rond.

On parle aussi de partenariat gagnant-gagnant à la page 6 du rapport, mais est-ce vraiment le cas ?

Le Département reçoit une somme. Très bien. Pour la percevoir, on est obligés de faire toute une administration autour, c’est expliqué dans le rapport, c’est donc déjà moins gratuit qu’avant. On a besoin de personnel pour aller quémander, démarcher, c’est un peu moins gratuit encore. On s’est d’ailleurs doté d’une mission dans ce sens. Combien d’agents ? Quel coût ? Quels profils ? Car c’est un CV très particulier et un bon carnet d’adresses qu’il faut…

Pour la société ou la personne mécène, il y a une déduction fiscale. Très bien. Ou pas.

Je vous rappelle que la majorité est en train de penser au mécénat pour améliorer les finances du Département (et elle a raison d’explorer toutes les pistes), mais n’est-ce pas un peu scier la branche sur laquelle on est déjà mal assis ?

Car toute déduction fiscale est une réduction de recette pour l’Etat, donc des fonds en moins pour les collectivités, et l’engrenage est enclenché. Un gain à court terme peut se révéler une perte à long terme. On sait bien que tout le monde ici n’a pas la même vision du système fiscal que nous, mais cela mérite un débat.

 

On nous demande d’approuver le principe. D’approuver une charte et une convention type dont les détails seraient remplis plus tard. Moi, mes parents m’ont toujours appris à ne rien signer sans savoir ce qu’il y a dedans… Parce que même si on garde le contrôle sur l’intégralité du contenu politique, scientifique ou culturel pour reprendre les termes du rapport, avec la réciprocité en matière de communication, comment éviterons-nous de recevoir des dons fléchés pour des actions qui ont une grande visibilité, et de ne rien avoir pour, mettons, un évènement de culture populaire dans un territoire rural?

Le rôle d’une collectivité est d’encourager toutes les cultures sur tout son territoire, de permettre l’émergence de choses novatrices, et parfois pas super accessibles au premier abord.

 

Ce qui me permet d’aborder le deuxième angle, beaucoup plus brièvement je vous rassure, vu de chez l’artiste, de l’association culturelle, des créateurs.

Ceux qui ont vu le film Amadeus, se souviendront de la scène où le prince trouve qu’il y avait « trop de notes » dans la nouvelle composition de Mozart, et à Wolfie de répondre ‘Lesquelles voudriez-vous que j’enlève, exactement ?’ Et même si le film fait quelques raccourcis, la réalité de la recherche constante de l’approbation du financeur au risque de compromettre son intégrité artistique était bien là. Dans sa biographie de Mozart, Sullivan souligne « la réalisation que le système de patronage, par lequel il était obligé de gagner sa vie, mettait un prix sur ses activités, plutôt qu’une valeur ».

C’est déjà compliqué de vivre en milieu culturel, nous ne voudrions pas que la créativité soit sacrifiée pour des considérations bassement matérielles.

 

Pour nous, cette démarche, à première vue séduisante, n’est pas à engager tant qu’on n’a pas de réponses aux questions suivantes – vous allez peut être pouvoir nous les donner en réponse à mon intervention :

Quelles perspectives de recettes sur le mandat ?

Quel coût pour son administration ?

Comment faire des prévisions budgétaires sinon ? Quel est le minimum syndical qu’on consacrera à ces domaines si les recettes ne s’avèrent pas ?

Quelle politique structurelle, quel plan de mandat peut-on donc avoir au vu de la fragilité inhérente à un appel aux dons ? On peut avoir de bonnes surprises une année, des mauvaises la suivante, ce qui pourrait condamner le développement d’un festival qui démarre juste, par exemple.

Quelles garanties éthiques du côté des donateurs ?

Quels critères objectifs d’acceptation ?

Juste une dernière remarque, une piste à explorer, puisque nous sommes une opposition constructive … est-ce que nous avons la possibilité, légalement, de faire appel à du mécénat participatif auprès des rhodaniens? Un crowdfunding culturel citoyen ? Ce serait peut être un moyen d’impliquer nos concitoyens dans le processus budgétaire autrement que par leur seule feuille d’impôt.

Merci de vos réponses. »

 

Alors des réponses, on en a eues, mais pas sur tout, et plutôt hors sujet.

Les perspectives ? des chiffres anciens (et nationaux)

Le coût ? apparemment on fait avec les moyens du bord, pas de recrutement (surprenant)

 

Nous ne sommes pas contre le fait de solliciter des mécènes, nous n’allions donc pas voter contre un rapport qui permet de solliciter des recettes supplémentaires, mais faute de véritable stratégie, faute de réponses à nos questions, nous nous sommes abstenus.

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